EDITO

 

La revue pourrait se définir comme l’espace où se construit un présent, où un certain présent sort de l’obscurité de sa propre présence, de son immédiateté présente, pour amener au jour la trace d’un chemin, la trace d’un état de la langue, de son état mouvant, de ses déplacements.

 

Parce qu’aujourd’hui, et de manière radicale, nous assistons à une dérive du langage vers un autre part encore indéterminé, à une transformation dans la place et dans le statut du langage dans notre société. Une époque de transition autant politique que culturelle qui met en jeu d’autres expériences du langage. Poésie, prose, poésie sonore, théâtre mais aussi écriture enregistrée de la langue, sa diffusion dans l’espace, ses croisements avec la musique ainsi que son expérience plastique dans l’art contemporain… autant de déplacements qui mettent en scène des devenirs parole de la langue.

 

Le devenir parole de la langue serait ce moment de décomposition-recomposition des éléments sémantiques de la langue dans un dispositif signifiant inédit produisant la formulation et l’apparition d’une singularité, d’un singulier (à la fois étrange et unique), d’un phénomène et d’un domaine de signifiance jusqu’alors invisible mettant en crise la régulation normative de la langue. La parole, dans sa singularité, émerge d’une situation de crise – la crise comme expression d’un vide au croisement d’une rencontre violente et aigue d’éléments distincts ou contradictoires – et la prolonge. La parole émerge dans la rupture. Elle est la vérité de cette rupture. La parole inscrit la faillite du commun (de la langue commune comme langue de la norme) au moment même où elle produit du rassemblement autour d’un autre commun, à venir. Au contraire, la langue dans sa normalité, dans le commun de la norme, est l’image idéologique qui masque et maintient la situation de crise.

 

La question de la langue et de son devenir parole nous concerne donc au plus haut point aujourd’hui, en ce temps de crise extrême, tel que ma génération n’en a jamais connu. Face à cette crise je ne vois qu’une alternative : soit le maintien par la force de l’image idéologique, maintien auquel il n’y aura de réponse que celle de la violence pure ; soit l’acheminement vers un  devenir parole de la langue présente.

 

C’est ce deuxième choix que nous chercherons à formuler dans la revue Phrênésie, par l’exploration des déplacements de et dans la langue, à contre-courant de la position politique et langagière encore dominante.

 

Assumer ce choix exige de nous une confrontation avec les questions et problèmes qu’il soulève. Comment la langue devient parole ? Et à quel point dans ce devenir, interrogeant la parole dominante comme parole informative et autocentrée, illusion de parole, non-parole qui n’a pour but que de se soutenir, de maintenir sa propre domination, la langue cesse d’être parole ? A quel point dans ce devenir parole y a-t-il le risque de revenir à une langue sans parole ou de finir dans une négation de la langue elle-même, dans le silence de la pure violence ? Ce risque se joue dans le devenir parole de la langue en tant qu’il marque l’écart entamé de la norme par la défiguration du sens, du sens commun, non pas pour nier la communauté mais pour la reconstruire dans une langue qui ne s’imposerait plus de l’extérieur.

 

Le singulier repose et rejoue la question du commun et de la figure. Comment le singulier peut devenir le lieu d’un commun sans se transformer en norme, en image sans visage. Jusqu’où peut-il y avoir défiguration du sens sans négation de la figure, du visage de l’autre à qui ce sens, en tant que sens, s’adresse ?

 

Ce mouvement dialectique du devenir parole qui se joue dans l’écart de la norme, dans son déplacement et sa subversion, définit, selon nous, l’acte de résistance. Résister, encore et toujours, dans l’espoir d’un à-venir.

La revue serait cette tentative de tracer les déplacements contemporains de la langue, de tracer le vers où va la langue.

Pour comprendre où nous allons, avec la langue, dans la langue, mais aussi d’où nous venons. Quel est ce langage qui s’impose à nous, quelle est la norme qui nous a construit ? Comprendre d’où nous venons pour nous orienter dans le présent, vers le futur. Comprendre tout cela dans l’obscurité du présent. Nous avançons aveugles, dans l’espoir -seule lumière- que ces traces nous mettent sur le chemin du corps qui les a déposées, de ce corps en construction, de ce corps encore absent émergeant de ses propres traces, de ce corps que nous espérons révolutionnaire. Le corps d’un autre monde, d’une autre langue - plus juste.

 

La revue comme « ligne faite en marchant » dirait Olivier Cadiot, mais dans une marche dont la ligne trace la naissance du corps.